La blancheur de Méduse

« (…) Perec croyait aux ombres. Il voulait les traverser. Croyait-il aux fantômes ? Il a toujours souligné l’importance d’un vide central et de la pièce manquante dans son univers de création. « J’avais une sensation de vide […] Alors j’essaie de construire quelque chose à partir de ce vide 1». Les Revenentes et La Disparition ont construit des espaces formels qui se fondent évidemment sur le manque producteur de sens. L’écriture donne à voir et à entendre des fantômes. L’art contemporain nous offre une nouvelle génération de fantômes qui miment autrement les jeux des apparitions-disparitions. Maider Fortuné2 est une artiste qui concentre dans son œuvre des personnages sans visages, des situations sans histoire, des fictions fantomatiques en quête d’avatars. Maider Fortuné prouverait bien que les fantômes existent ! Le dernier scénario non réalisé de Jacques Tourneur (1966) intitulé Murmures dans les chambres lointaines est à l’origine de sa dernière exposition : deux hommes organisent une expédition complexe dans un château hanté en Ecosse sur la question de l’existence réelle ou non des fantômes.

Maider Fortuné réfléchit sa formation théâtrale. L’acteur, c’est « celui qui revient » pour Kantor. La relation qu’elle entretient avec le fantôme est liée au théâtre, au Nô et aux Torii japonais. Ses personnages sont tous des revenants qui hantent le présent sans l’habiter. La présence n’est jamais pleine pour Maider Fortuné, elle est sur le seuil, de passage, à la porte. L’invisible parle, comme dans le cinéma muet. Ses installations visuelles ou sonores s’intéressent toutes au mystère de la présence. La question des fantômes, des spectres est un élément récurrent dans son œuvre qui fait suite à une interrogation sur le mystère : le mystère, lui aussi, tout entier manifeste ! Mystérieux, ce qui se met à découvert sans se découvrir dans ses images. Ses personnages bénéficient d’un statut d’extraterritorialité. Les procédures sont simples : une image freinée de Dorian Gray au moment précis du film d’Albert Lewin3 où il veut devenir éternel (Once, forever, 2008, vidéo). Des ombres de personnages de dessins animés, de BD, de l’univers fantasmé ou réel de l’enfance apparaissent pour s’effacer dans le gris du fond dans la vidéo Curtain ! (2007, 18’). Sans paroles, les disparus traversent l’écran. De quoi est faite l’image de ces silhouettes ? Ce flux en boucle de disparitions de Frankenstein, Pinocchio, Popeye, entre autres, représente le lieu mental de la mémoire de ces figures de cauchemars d’enfance. L’ombre de Frankenstein, monstrueuse, est autant le double que l’ombre de son créateur Mary Shelley. Les frontières sont poreuses, entre humain et inhumain, animation et cinéma. « Serait-ce la mort qui est au principe de la vie ? »4. Maider Fortuné est inspirée par le thème de la créature fabriquée qui est la grande thématique de la littérature du XIXème siècle. Elle fait l’expérience d’une autre perception grâce à l’enregistrement. Ses personnages, ses ombres, ne sont pas planes. Il s’agit en fait de personnes réelles : des acteurs aux têtes masquées, filmés de dos, avancent comme des ombres. Nous voilà devant un spectacle qui tourne le dos au spectateur. Les seuls dos au cinéma qui faisaient face au spectateur pour ouvrir au lointain étaient ceux du western5. Le dos est une figure du retournement, c’est au-delà de cela, l’autre toujours caché. Pour Jean-Luc Godard, si le visage est réel, le dos est théâtral. Ce qui reste fascinant dans la vidéo de Maider Fortuné, c’est que le pouvoir de ces dos de personnages favorise fort bien le verso des images. Chaque personnage reste identifiable de dos. Le regard reste dans le dos, soit, pourtant l’ombre est tout à fait nommable. Alors pour en rester au dos des choses, voilà bien la posture également de Perec dans le filmage des monuments de Paris d’Un homme qui dort. L’aspect directement documentaire, le reportage, s’introduit dans la fiction dans ce film qui offre un autre verso des images. Le verso des images. Paris prend des airs de monde enfoui, d’un musée visité par un marcheur à la dérive, qui connaît les labyrinthes circulaires : la caméra tourne autour des monuments : « tu n’es que toi centre d’un labyrinthe et c’est celui que tes pas ont tracé ». Rester au dos des choses est encore l’anti-projet du héros retranché dans sa chambre, quand allongé sur son lit et enfermé dans son labyrinthe intérieur, il se retrouve face à la reproduction de l’œuvre de Magritte pour le moins énigmatique : La Reproduction interdite6. Comme Perec, le personnage fixe mélancoliquement7 l’image d’un homme au miroir de dos dans le miroir encore. « Je suis né troué », dit Perec. Peretz, son patronyme d’origine, signifie « fente, fissure » en hébreux. Le miroir dans le tableau de Magritte ne réfléchit pas le visage de celui qui s’y regarde alors que le livre posé sur la cheminée apparaît inversé dans la glace. Il s’agit des Aventures d’Arthur Pym de Poe et de l’interdiction d’effigie. L’impossible réflexion de l’homme ordinaire est aussi l’affaire de Perec. Le reflet est condamné à l’avance chez Perec, il n’y a pas de visage dans un monde aux identifications difficiles. La déambulation dans Paris à travers les lieux et les non-lieux, les lieux d’anonymat qu’il n’a eu de cesse de traquer, s’achève dans son lit. La description des lieux chez Perec, les récits de sa vie, se heurtent au même néant que la « chambre en soi », la crypte d’Un homme qui dort et de La Reproduction Interdite. Ce tableau scelle sûrement la signification la plus pertinente du « tu » qui figure au dessus de son lit.

Le sujet chez Perec ne peut se voir que de dos ! Le sujet chez Perec et chez Maider Fortuné, c’est personne, un certain homme, mais aussi, aucun homme. Entre cinéma et animation, la vidéaste nous rend hésitants dans la reconnaissance des genres et des sujets. Les hommes sont devenus les fantômes des hommes. Maider Fortuné nous propose un monde de métamorphoses, celui des projections de son « théâtre intérieur », des rêves, des hallucinations où les mondes réels et imaginaires s’emmêlent, comme chez Kafka et Perec. « Qu’est-il advenu de moi ? » pense Gregor Samsa en s’éveillant, métamorphosé en insecte. Maider Fortuné travaille les « doubles vies ». La métamorphose continue d’ailleurs dans des visages à venir qui reprennent les procédés de construction des personnages des films d’animation – des points blancs bougent sur les écrans pour devenir la structure d’une série d’avatars (A venir, 2008, vidéo). Précisons pourtant que ces points résultent de l’enregistrement des mouvements d’acteurs réels. Maider Fortuné poursuit son travail sur les ombres ici encore : ce qui ne cesse de l’étonner est d’enregistrer du singulier, des visages d’acteurs différents pour les transformer en données qui donneront vie à un nombre infini d’avatars. Le vivant, les personnages se dissolvent devant des enveloppes vides, des présences vidées ou à venir.

Le monde de Fortuné est celui d’un monde où semblent séparés l’image et la parole, le corps et la parole. Ce monde de la séparation est en dehors de la présence. La présence s’incarne comme une rupture ou une séparation. Ce monde de la séparation est en dehors de la présence. La présence s’incarne comme une rupture ou une séparation. Elle met à l’écart. Dans des vitrines en verre qui contiennent des statuettes ou des poupées (au Japon), elle a déposé des lettres noires (Characters, 2007, installations). Les lettres correspondent au texte énoncé par un héros de théâtre : Hamlet, Antigone, Doctor Faustus et Salome. Leurs mots dont il ne reste que des lettres toutes mélangées, dans le désordre et le chaos, sont là pour rendre effective une autre forme de présence, celle d’un « corps de voix ». Quand l’artiste Sylvie Blocher parle d’un corps comme « porte-voix », le corps pour Maider Fortuné semble réduit, comme quand on réduit une sauce, pour retrouver la matière première de la création du personnage. La posture mélancolique de Perec se poursuit dans l’œuvre de Maider Fortuné. Avec la disparition, la distorsion spéculaire de l’alter ego dans le miroir, la représentation ne s’avère possible qu’à l’état de fantôme, de corps substantiels, dont des traces deviendront les emblèmes. (…) »

Diane Watteau, La blancheur de Méduse, in Perec et l’art contemporain, Cahiers Georges Perec n° 10, 2009.

1. B. Noël, « Dialogue avec Georges Perec », livret accompagnant l’enregistrement, dans Georges Perec/Bernard Noël, Marseille, André Dimanche, p.24.
2. M. Fortuné, Murmures dans les chambres lointaines, Galerie Aboucaya, Paris, du 15 mars au 30 avril 2008.
3. A. Lewin, Le portrait de Dorian Gray, film en noir et blanc, 1945, 1h51.
4. J.P. Pontalis, op. cit., p. 109.
5. Vertigo, De dos, esthétique et histoire du cinéma, éd. Jeanmichelplace et Sueurs froides, 2001.
6. R. Magritte, La Reproduction Interdite (portrait d’Edward James), 1937, Roterdam, Museum Boymans van Beuningen
7. M. Carcos, Penser la mélancolie, Perec,